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2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 08:31

A force de manier le chombo (coupe-coupe), et bien qu'étant largement plus habile que n'importe quel mzungu, il leur arrive de se blesser. Evidemment.

Alors, toi, tu découvres ça en classe. Mais par le plus grand des hasards. Car jamais, évidemment, il ne viendra se plaindre. 

Et tu découvres une plaie qui date déjà de plusieurs jours. Un truc pas beau digne de figurer dans un livre de médecine.

Son pouce a doublé de volume. S'est teinté de couleurs aussi belles qu'inquiétantes. 

 

Tu lui demandes s'il a mal. Il te répond non. Evidemment.

Alors, comme tu es sadique, tu touches avec précaution son pouce. Il fait une grimace. Evidemment.

 

Bon...

Et le combat commence...

 

Pour simplifier la lecture de l'article, on va faire comme si l'élève parlait couramment le français, ce qui n'est évidemment pas le cas. Ce qui évitera la description de tous les gestes effectués pour se faire comprendre, les nombreuses reformulations, les interminables secondes à attendre une réponse, les mots qui sortent et qu'il faut remettre dans l'ordre ou modifier pour comprendre ce qu'il tente de me dire. Et, évidemment, en parlant tellement doucement qu'il te faut coller ton oreille près de son visage pour bien tout saisir...

 

"Tu l'as dit à .....(alors, vite, réfléchissons....qui s'occupe de lui ici....consultons mes petites fiches bien rangées dans un coin de mon cerveau....)....ton père ?" (ma petite fiche venait de me rappeler que sa mère n'est pas sur l'île de Mayotte, il vit avec ses grands frères, son père habite loin, dans un banga perdu au milieu de la brousse)

 

Evidemment il ne l'a pas dit.

Il a vaguement fait un drôle de pansement. Tout seul. Qui ferait mourir. Mourir de rire n'importe quelle infirmière.

 

"Alors, écoute-moi : tu dois le dire à ton père. Ou à ton grand frère. Je ne suis pas médecin mais il me semble que c'est grave ce que tu as. Si on ne fait rien, tu peux tomber vraiment malade et peut-être qu'on sera obligé de couper ton pouce." (là, tu t'avances un peu, n'ayant pas vraiment de compétences en médecine, mais tu sens qu'il vaut mieux lui foutre les boules si tu veux qu'il en parle à sa famille)

 

Evidemment, le lendemain tu attaques direct et tu lui demandes ce qu'il en est.

Son père, il n'a pas pu aller le voir. Il habite trop loin. Et il pleuvait. (Je le crois. Ici, quand il pleut, pour des questions de sécurité, tu ne t'aventures pas dans la brousse).

Et son frère, il lui a dit que ce n'était rien et que ça allait passer tout seul. Evidemment.

Bon...

 

Alors tu vas voir le directeur. Ton Boss en qui tu as toute confiance. Et tu lui demandes son avis. 

Il regarde le pouce. Et confirme la gravité de la blessure. Evidemment. Malheureusement.

 

Ensemble, vous expliquez au gamin qu'il doit convaincre sa famille qu'il doit aller au dispensaire. Dans la ville d'à côté. Qu'il faut qu'il se procure 10 euros. Prix à payer quand on est un étranger. Un sans-papier. Et qu'il faut qu'il se fasse soigner.

 

Un jour passe. Puis un deuxième. Le temps passe et son pouce gonfle. Et ça te gonfle.

Tu sais que tu ne peux évidemment pas prendre en charge tous tes élèves. Tu n'as pas à jouer un rôle de "père-éducateur-assistant social-médecin". Tu n'es qu'un petit instit. Il faudrait quand même que sa famille fasse quelque chose. Au moins qu'un des grands frères vienne te voir. Au moins qu'ils montrent qu'ils s'en préoccupent. Un peu.

 

Et puis un jour, il t'annonce tout content qu'il est allé voir son père. Et qu'il lui a donné les fameux 10 euros.

Ahhh ! ça c'est bien.

Mais son père ne peut pas l'emmener au dispensaire. Il a peur de se faire arrêter. Evidemment.

(Tiens au passage, qu'est-ce que ça fait dans la tête d'un enfant de dire à son instit que son père ne sort pas de crainte de se faire arrêter par la police ?...)

 

Bon, en tous cas, toi, tu as le signe que tu attendais. Le père a pris en charge son gamin. L'instit peut donc maintenant prendre en charge son élève.

 

"Ecoute-moi. Demain. A 7 heures. Tu m'attends sur le bord de la route. Tu demandes à un élève de la classe de venir avec toi. Tu prends tes 10 euros et je t'emmène au dispensaire. Et n'oublie pas ton carnet de santé. Quoi ? Tu l'as perdu ? Bon...euh....c'est pas grave. A 7 heures, ok ?"

 

A 7 heures, ils sont là. Direction le dispensaire.

En arrivant, il y a déjà beaucoup de monde. 

Voici la procédure : il faut poser le petit carnet de santé bleu sur une pile de petits carnets de santé bleus.

Et attendre.

Mais lui, il n'a pas de petit carnet de santé bleu alors tu inscris son nom et son prénom sur un bout de feuille déchirée et tu la  glisses entre deux petits carnets de santé bleu pour éviter qu'elle ne s'envole.

Et tu attends.

 

Un infirmier arrive. Il prend en souriant une pile de carnets. Faisant hurler les propriétaires des carnets de la seconde pile.

Il rigole.

Alors il prend l'autre pile de carnet. Faisant cette fois glapir d'indignation les propriétaires de la première pile.

Evidemment. Il faut faire le spectacle.

Toi tu ne sais plus trop dans quelle pile tu as glissé le petit bout de feuille alors tu ne sais pas quand est-ce que tu dois hurler et glapir.

Mais intérieurement tu commences à rugir. Le spectacle ne t'amuse pas.

 

Alors, pendant que le clown-infirmier retourne dans sa salle parce qu'il y a beaucoup trop de bruit puis ressort en disant aux gens d'être plus disciplinés. Et que les gens rouspètent. Et que puisque c'est comme ça il boude et rerentre dans sa salle. Puis ressort parce que bon quand même. Puis prend au hasard un carnet et appelle le propriétaire. Qui tente de crier son nom plus fort que les autres qui crient leur indignation. Toi tu te frayes un passage vers la dame de l'accueil. C'est honteux à dire mais tu sens que le fait d'être petit ou le fait d'être blanc t'ouvre un chemin dans la foule...

 

Tu expliques à la dame la situation.

La première chose qui l'inquiète est de savoir s'il a les 10 euros. Evidemment.

 

Tu mens légèrement en disant que tu as classe tout à l'heure et qu'il faut passer vite. Elle te croit. Ou fait semblant. Parce que tu es blanc. Et, tu rentres avec les gamins dans une pièce où un infirmier-pas-trop-clown va lui faire un nouveau petit carnet de santé bleu et te donner le coupon numéro 1 pour que vous puissiez passer les premiers.

 

Le médecin, mzungu blanche, comprend rapidement la situation. Et s'inquiète en premier lieu de l'état de ses vaccinations. Ah oui, le tétanos. Tu n'y avais pas pensé. Le test dira que non, il n'est pas vacciné. Alors on le vaccine. Puis, elle prescrit des antibiotiques, des bains de dakin et dit qu'il faut l'emmener en chirurgie ambulatoire à Mamoudzou. Le plus rapidement possible, évidemment.

 

Bon, tu t'assures qu'il n'y aura pas de problème si toi, simple instit, tu emmènes un des tes élèves pour se faire opérer. Tu n'as pas envie de faire le déplacement pour rien. Il faut un responsable légal pour opérer un mineur non ? La gentille toubib téléphone à l'hôpital. C'est bon. Ils ont l'habitude. Ils peuvent l'opérer mais à condition que tu y sois avant 9h00. Il est 8h00. Tous ceux qui se sont dit : "c'est jouable" ne connaissent pas les bouchons de Mamoudzou et tous les imprévus qui peuvent survenir sur un si court trajet.

 

Mais tu y arrives. Par le plus grand des hasards, tu te retrouves dans le bon service.

Un infirmier te fait remarquer au passage que tu n'as pas suivi le parcours normal en passant par le bureau des entrées mais tu fuck l'infirmier expliques calmement la situation à l'infirmier en mettant en avant les contraintes horaires liées à la future opération et le fait que tu dois être en classe. Tout à l'heure. (même mensonge au cas où il connaîtrait la dame de l'accueil du dispensaire...)

 

Il faut maintenant remplir les papiers.

Tu t'assieds gentiment face à un secrétaire. Le gamin reste debout à côté de toi. 

 

Non, tu n'es pas de sa famille. Oui tu es l'enseignant. Non, évidemment, tu n'es donc pas un responsable légal de l'enfant. Oui tu as téléphoné avant pour savoir si c'était possible de le faire opérer et oui on t'a dit oui.

Sourcils interloqués du secrétaire qui ose mettre en doute tes paroles. Mais tu tiens bon.

Il soupire et commence à remplir le dossier. Nom. Prénom. Adresse. Complément d'adresse. 

C'est là qu'évidemment, ça se corse. Tu essaies d'expliquer à l'élève que juste Tsoundzou 1 ça ne suffit pas et qu'il faut qu'il donne une adresse plus précise. Surtout que le secrétaire veut absolument une adresse plus précise.

Arrive un infirmier mahorais. Qui se met à parler au secrétaire et à sa collègue en shimahorais en désignant le gamin. Et ils s'adressent à lui. 

Toi tu ne comprends pas grand chose. Evidemment. Mais pas grand-chose ne veut pas dire rien. Ils sont en train de lui demander où est sa mère. Le gamin ne répond pas. Ils insistent en rigolant. Il finit par murmurer quelque chose comme Anjouan. Ils rigolent et continuent à parler tous les trois bruyamment.

Tu ne savais pas que faire constater à un gamin que sa mère n'était pas là pouvait être si hilarant.

 

Alors l'infirmier saisit le pouce de l'enfant. Appuie dessus un peu dans tous les sens. Et déclare que ce n'est pas la peine d'opérer. C'est pas du tout ce que le médecin avait dit. Il s'y connait. Il faut juste faire un bon pansement et ça partira tout seul. Evidemment.

 

Sur le chemin du retour, tu ne peux t'empêcher de constater que c'est dès qu'ils ont su que le gamin était un sans-papier que subitement ce n'était plus la peine de faire l'opération. Etonnamment.

 

Tu t'en veux de ne pas avoir un peu bataillé. Au moins pris le nom de cet infirmier qui s'y connaît.

 

Retour au dispensaire. Pour faire le pansement. Parce que là-bas, à l'hôpital, ils n'avaient évidemment pas le temps.

Tu croises la toubib. Tu lui expliques. Tu lui fais part de ton sentiment quant à la gravité de la blessure qui serait liée à la nationalité de l'enfant.

Elle t'écoute avec un sourire triste. Ça ne l'étonne pas. Etrangement.

Elle ne va pas au combat, rajoute quelques lignes sur son carnet de santé et te souhaite une bonne journée. Evidemment.

 

Signé : celui qui a de la chance d'être né dans un pays qui lui donne de bons papiers et qui peut se faire opérer si besoin est

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Published by Pierre et Didier - dans Ma p'tite vie d'instit
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commentaires

Reginald 25/04/2013 10:45

Et c'est comme ça pour les deux tiers des habitants de la planète.
En chine les dirigeants ont des fermes bio avec des produits sains réservés au membre du partie communiste... les autres bouffent des trucs contaminés et bourrés d'antibiotique, ou des raviolis
fait avec du porc mort de maladie et récupéré par la mafia...

Didier 09/05/2013 21:36



Tu sais que Pierre est en train de penser de plus en plus comme toi ?



Benoit 24/04/2013 14:16

pour info :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/04/23/les-pistes-de-m-baudis-pour-proteger-les-mineurs-etrangers-isoles-a-mayotte_3164678_3224.html

Benoit 22/04/2013 13:29

Bravo en tout cas l'instit!
Aussi rageante et affligeante que soit cette histoire, si le pouce est guéri c'est que l'opération aurait été du gaspillage, que l'enfant soit avec ou sans papier.

Aurélie Aurélie 10/04/2013 12:08

Oui c'est terrible, en fait je crois que le plus énervant c'est que ce soit en France que tous ces drames se passent...
Mais bon il n'avait qu'à pas jouer avec une "arme" ! jeu de mains jeux de vilains! Oui je sais c'est pas drôle...
En tout cas on pense à vous et on vous embrasse bien fort mon chéri et moi.

Aurélie 03/04/2013 05:02

Fuck x10... J'espère que sa blessure va guérir, et je suis triste, triste de lire ce témoignage ! Pffff... Pauvre gosse ! Et vive la connerie humaine, y a vraiment des cons partout. Mais merci à
toi, d'avoir pris du temps pour ce gamin ! T'es un super-mega-trop-top-instit !!

Didier 06/04/2013 21:12



Hello ! Bof...si j'étais un super-mega-trop-top-instit comme tu dis, ils auraient tout compris sur les nombres décimaux, ils sauraient faire des opérations, ils ne me répondraient pas que 5x4 ça
fait 9, ils sauraient parler en français....


Finalement c'est plus simple d'emmener un gamin au dispensaire...



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